"Tous en ce monde
sur la crête d'un enfer
à contempler les fleurs"
- Issa -
DIAOUL
Là où finit la terre, certaines heures sont alchimiques,
où les ténèbres enlacent la lumière,
où le chien joue au loup,
où les korrigans dansent sur la lande,
où l’Ankou repart en tournée.
Dans ce temps,
à la croisée des routes,
malgré la vigilance des croix de granit,
attendant Faust et Robert Johnson,
le Diable patiente…
Et nous regarde droit dans l’âme.
Les griffes aux nuages,
elles tètent la lumière noire – Ragosses décharnées.
Sera-t-il présent,
l’Ankou des croix et calvaires ?
Ou en nous, le Diable !
Là-haut, le gibet.
Elle courbe le dos, la route,
la langue pendue.
Je reste figé ;
La nuit étire ses aiguilles ;
veille à mes côtés !
Au bord de l’abîme,
la vie ne tient qu’à un fil.
On nait peu de chose…
Voici les heures grises.
Celles où le chien devient loup…
Où l’homme l’est déjà.
S’allongent les ténèbres…
Vite, glisse-toi dans l’ouverture,
où le soleil meurt !
La Mort est patiente ;
à la croisée, elle nous toise :
y a-t-il âme qui vive ?
Au bout du voyage,
quelles portes s’ouvriront ?
Les vigiles sont près.
Une déchirure —
De profundis, elle jaillit,
l’illumination.
Par-delà la faille,
passés les champs désolés,
la terre promise.
Veines gorgées d’orage…
Le squelette reste de bois,
les pieds dans les fleurs.
Gardienne silencieuse —
Pour se perdre dans les brumes,
à chacun sa croix.
Les ombres avancent ;
Le froid bat la campagne :
la pierre se dresse.
Elle a poussé là,
avec les arbres qui meurent —
Frêle éternité.
Le voile est tombé.
Derrière son linceul de nuit :
Dieu, une Dame Blanche !
La corneille a dit :
dans un grincement, il vient
s’asseoir au festin.
Sombres fumerolles —
La terre s’ouvre et se crevasse ;
la noirceur m’échappe.
Comme elles dansent, les Banshees,
voluptueuses, sans tête,
sur le bord du monde !
Prends-moi dans tes branches !
Tronc de pierre ou croix de bois,
la sève coule du Ciel.
Toute ma vie défile…
J’ai juste suivi ma route,
qui va où elle mène.
Entre en moi, pèlerin !
Franchis le pas et pénètre
au creux de ta peur !
DÉFENSE D’ENTRER !
Dans le ventre de la Bête,
sourd l’obscurité.
1, 2, 3… Les bois
4, 5, 6… Où resplendissent
9, 8, 7… Les spectres
Le dernier virage,
comment l’aborderai-je ?
Perte de vitesse…
Rendez-vous ultime —
Au bord du Styx, elle hésite,
La vie qui s’accrochent.
À travers les limbes,
entre cauchemar et folie,
le passage peut-être.
Qui es-tu, Lémure ?
Pardieu, il me fait signe !
Est-ce moi déjà ?
Il est en retard.
Oh, mon âme entre ses mains…
Je fais le Malin.
Boucliers humains —
Tiendront-ils la route lorsque
viendront nos Démons ?
Ils ont brûlé vifs
mais restent droits sur leur terre.
Avant-goût d’Enfer…
La route s’épuise
sur les terres affleurées.
Point de non-retour.
Est-ce le Golgotha,
soudain sur la lande bretonne ?
— Illusion dieuptique.
Droite ou tordue,
qu’importe la vie menée,
pour gagner le ciel.
Aujourd’hui, il pleut.
Derrière la vitre, les larmes
vident le cimetière.
Colonne vertébrale ?
La radiographie montre
l’ossature divine.
Pourras-tu sombrer,
du grenier jusqu’à la cave,
pour voir la lumière ?
La vitesse, l’ivresse…
Je double et je vois double.
Vais-je dans le mur ?
L’âme, sous les cyprès,
cherche le repos éternel –
Éclairer la voie.
Sous les ronces d’antan,
je bois la sève des printemps.
Hé, j’ai tout mon temps !
Ne brilles-tu pas trop ?
Sous lœil mort de ton aînée,
c’est à toi de jouer !
Je respire la nuit,
m’époumone à cœur ouvert,
pour cracher l’ennui.
Il est devant moi.
Passé l’abîme de tristesse,
le bout du tunnel.
Tu es un fantôme,
tourbillonnant ici bas —
Trois p’tits tours et puis…
Viens, je réfléchis
sans me laisser éblouir :
tu ne me vois pas.
La frontière soudain !
Me laissera-t-on passer ?
Mais en ai-je envie ?
Plantés dans la glèbe,
laissez-moi donc vous refaire
la tête au carré !
Passage en revue —
Les géants désincarnés
savent et s’en amusent.
Oh, l’immensité !
On s’enlace dans nos terreurs
quand l’issue est là.
Dans la faille, s’infiltre
l’aube des temps asservis.
Fuyons, pauvres nous !
Malingre lignée,
qui se tortille sans bouger :
je veux juste passer !
Pupille reptilienne —
Au fond du monde, le dragon
s’éveille, affamé.
Fragile, elle repousse
la horde exhalée des ombres —
Veilleuse courageuse.
Je suis à l’abri.
Ma foi, j’ai foi en ma foi !
… Suis-je à l’abri ?
Le froid de la pierre
ravive, dans son foyer,
l’extinction des feux.

